Entrée en Carême : des cendres et du parfum…
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La liturgie est un tissu de rites et de paroles qui nous introduisent dans le mystère de l’Alliance et nous en donnent le sens. Au seuil du Carême, le « mercredi des Cendres » nous invite à entrer résolument dans la quarantaine de préparation à Pâques, le sommet de l’année liturgique. Saint Benoît, dans sa Règle, nous propose de vivre le Carême « dans la joie du désir spirituel ».
Au cours de cette célébration, il vous sera proposé de recevoir sur le front non pas les cendres, mais une huile parfumée. Le symbole des cendres ne sera pas pour autant évacué. Nous contemplerons le feu qui brûle les rameaux bénits de l’an dernier et nous amènerons les cendres en procession au cœur de l’église. Nous présenterons ainsi symboliquement à Dieu nos péchés, nos erreurs, nos déceptions, nos fragilités, afin qu’il purifie nos cœurs de tout ce qui peut et doit mourir en vue d’une renaissance.
Dans la Bible, les cendres sont un symbole de deuil et de pénitence. Elles expriment la force du repentir associée à la prise de conscience du péché. Elles sont souvent associées au fait de se vêtir d’une « toile à sac ». Elles ne sont pas liées à une liturgie. Par ailleurs, l’expression « poussière et cendre » évoque la fragilité, la finitude de la condition humaine.
Le rite de l’imposition des cendres de manière systématique dans le cadre de la liturgie d’entrée en Carême apparaît vers le 10ème siècle, dans la région rhénane. Il sera adopté par l’église universelle à partir du 12ème siècle [1]. Ce rite accentue fortement la dimension pénitentielle du Carême.
Il est cependant possible de voir dans les cendres une autre symbolique, celle de la purification et de la renaissance. Après le feu, les cendres fertilisent la terre.
Le chemin du Carême sera marqué par trois pratiques ascétiques qui exprimeront notre désir de conversion : la jeûne, l’aumône et la prière. Ces pratiques font déborder dans la vie ce que la liturgie exprime. L’évangile de ce jour nous met, cependant, en garde : « quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu, comme les hypocrites ; ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. […] Mais toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage ! » (Mt 6, 16-17)
Le parfum est signe de joie et procure la joie. À travers lui, le jeûne cesse d’être une triste privation individuelle pour devenir lieu d’ouverture à l’autre et de partage. La joie est contagieuse, comme un parfum de bonne odeur.
Plusieurs sacrements ont recours à l’onction d’huile. Lors du baptême, de la Confirmation, des ordinations, la chrismation évoque notre communion intime avec le Christ. Lors de l’onction des malades, l’huile qui imprègne les mains apporte douceur et guérison intérieure. L’onction des catéchumènes, au cours du Carême, représente la force nécessaire au combat spirituel.
La signation d’huile parfumée que nous recevons aujourd’hui n’est pas à confondre avec l’un de ces sacrements. Ni l’imposition des cendres, ni la signation d’huile ne sont des sacrements, mais ils sont intégrés dans une liturgie qui est tout entière sacramentelle, et dont l’Eucharistie constitue le sommet. Dieu nous touche et sa grâce nous transforme à travers des signes sensibles que nous recevons dans la foi.
Mais est-il permis de modifier ainsi la liturgie traditionnelle du mercredi des Cendres ? Quoi de plus codifié, apparemment, que les rites liturgiques ! Pourtant, l’histoire montre combien la liturgie a été et demeure un lieu permanent de créativité. En invitant à une réforme de la liturgie, le Concile Vatican II rappelait la nécessité de réfléchir les expressions de la liturgie en lien avec la culture.
Louis-Michel Renier, dans son article « Peut-on créer en liturgie ? », montre l’importance de distinguer la Tradition fondatrice, qui est intouchable, et les traditions qui l’expriment et qui peuvent évoluer au cours du temps.
« La liturgie ne peut évidemment pas consister à répéter indéfiniment des actes et des paroles. Il lui faut tenir compte de la réalité humaine vécue ici et maintenant par les personnes concernées et par la communauté. C’est aujourd’hui que le peuple de Dieu rend actuelle la victoire de la vie sur la mort inaugurée en Jésus-Christ. Le passé fondateur vient illuminer son avenir, mais à condition qu’il s’écrive dans la réalité contemporaine de l’humanité. […] Il n’y a de créativité que dans le perpétuel souci du vivre en église […] et les contraintes liturgiques données par l’histoire et le magistère ne sont là que pour assurer une meilleure correspondance avec leur vie de foi, leurs joies et leurs souffrances. À ces conditions, tout ce qui pourra favoriser une meilleure communication de la grâce de Dieu, sera réellement possible. Il ne s’agira plus de se demander : peut-on faire ceci ou peut-on faire cela. Mais plutôt : que désirons-nous célébrer ? »[2]
En communion avec toute l’église, le Carême est vécu comme un temps favorable pour se tourner vers Dieu dans une démarche de conversion, de pénitence et de réconciliation. Cette conversion libère le cœur du poids de la culpabilité et le rend disponible à la joie du salut.
Contempler le feu, demeurer en silence autour des cendres, déposer nos péchés par le chant du Kyrie, accueillir la Parole encourageante de Jésus, recevoir sur notre front un signe de la joie de Dieu, communier enfin au Corps et au Sang du Christ, tels sont les gestes, telle est la liturgie qui nous soude, en église, Corps du Christ, pour entamer ce chemin de Carême dans la confiance et la joie du désir spirituel.
Sœur Marie-Raphaël, Hurtebise, 18 février 2026
[1] Cf. A.-G. Martimort, L’église en prière, tome IV, La liturgie et le temps, Paris, 1983, p. 82 et P. Jounel, « La pénitence quadragésimale dans le Missel romain », LMD 56, 1958, pp.33-34.
[2] L.-M. Renier, « Peut-on créer en liturgie ? », dans CNPL (sous la direction de L.-M. Renier), Exultet. Encyclopédie pratique de la liturgie, Bayard, 2000, p. 285 et p. 288
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